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Ce jour là, une pensée furtive traversa l'esprit de George Bowling. Cela aurait été une journée comme il en existe des centaines; une de plus si George n'avait pas eu cette idée : retourner sur les lieux de son enfance, fuir pendant une semaine, une simple petite semaine, quitter quelques jours ce quotidien cloisonnant, ces enfants qui sont les siens, sa femme, ces journées de travail redondantes. Ne serait-ce pas une merveilleuse chose que de revoir Binfield-le-Bas, les rues de sa jeunesse, le magasin de ses parents, l'étang aux poissons, la pêche.... oui, la pêche. Retrouver ce calme, cette quiétude d'avant, d'avant la guerre... Car les choses ont changé depuis, les choses étaient bien différentes avant 1914.


Ce récit est l'occasion d'un voyage dans la mémoire; George Bowling se remémore ces temps, non pas au travers d'un sentiment nostalgique mais sur le constat de bouleversements sociaux et mentaux. George Bowling ne souhaite pas revivre ce qu'il sait avoir perdu avec l'âge; il ne cherche pas à revenir en arrière; ce qu'il désire au plus profond de lui c'est retrouver l'atmosphère de sérénité, de calme que la guerre a emporté avec elle, cette innocence collective, que les bombardements meurtriers ont fini par assommer. Les retrouvailles sont nécessaires; George Bowling doit retourner sur les lieux où, pour la première fois il pécha, où il découvrit l'amour, où le temps n'avait pas la même durée. Mais, voilà, justement, le temps a passé en 25 ans....

Ce long monologue écrit quelques mois avant le début de la Guerre, est la contribution de George Orwell à la mémoire collective. Toujours avec cette précision des détails, qui le caractérise, l'écrivain témoigne de l'état de complet désarroi des mentalités coincées entre deux feux, entre deux guerres. Le mal de la guerre est bien plus profond que ce qu'il n'y paraît; la guerre s'insinue dans les têtes, elle gangrène la vie et meurtrit tout autant la chair que les esprits. George Orwell étudie dans ce roman, le mal-être de la société britannique, la perte de repère de l'individu dans un monde en pleine mutation, dans une atmosphère politique internationale incertaine. Un monde qui craint quotidiennement un lendemain envahi par la guerre. Autant l'ère industrielle est propice à l'espoir en une vie meilleure, autant elle porte en période sombre la menace oppressante d'atrocités démultipliées et aggravées par le progrès des machines et de la production. Dans un tel contexte, l'homme garde le devoir de se conserver, de faire vivre sa mémoire, ses souvenirs.
Telle est la quête de ce personnage orwellien : son passé. Non pas un retour nostalgique, mais plutôt des retrouvailles avec soi, un chemin de reconnaissance, au sens où, celui-ci doit permettre à l'individu de se redécouvrir, de redéfinir sa place dans son monde, dans son environnement. Orwell, à travers l'écriture s'est toujours soucié de retranscrire son époque sur papier; ce travail représente un devoir que s'est fixé l'auteur, de témoigner des changements dont il n'était que spectateur. Etant conscient de l'imminence de la guerre, le personnage de Bowling opère un retour dans son passé, afin de mieux affronter les ravages attendus de la guerre. Ce retour signifie un voyage sur les lieux de son enfance, là, où, adolescent, il débutait la découverte de ce monde...


Pour son attachement à ces valeurs, George Orwell a été taxé de "Tory conservateur", et ce récit confirme le penchant conservateur de l'écrivain. Dans plusieurs de ses romans Orwell montre son attachement pour la nature, la campagne (dans 1984, Winston Smith s'évade pour quelques jours avec sa fiancée dans la campagne). C'est dans celle-ci qu’Orwell trouve refuge pour échapper aux ravages que la guerre inflige aux coeurs des hommes, et à leurs mémoires. La guerre crée une nouvelle réalité; elle transforme de telle manière qu'elle meurtrit à jamais les souvenirs, qu'elle condamne à l'oubli les personnes rencontrées, qu'elle ouvre une large plaie dans le paysage. Orwell sait qu'une ville se reconstruit; il sait que l'homme est capable de redresser des pierres, mais qu'en est-il des prairies, des champs, des petits villages de campagne? La guerre marque autant les hommes, leurs souvenirs, que la terre sur laquelle ils ont vécu. Cette même terre qui porte en son sein l'humanité tout entière.

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