Peu avant d'aller prendre part à la guerre civile espagnole, Orwell fait un reportage au coeur du pays minier anglais, où se trouve Wigan. Ce décor de terrils, de montagnes de boue, de cendres et de suie symbolisant la laideur de la grande industrie, va lui inspirer une forme littéraire nouvelle qui constitue, selon Simon Leys, sa contribution styliste la plus originale : la transmutation du journalisme en art, la recréation du réel sous le déguisement d'un reportage objectif minutieusement attaché aux faits.

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Il semblerait que ce soit à la demande de son éditeur, que George Orwell ait passé quelques semaines dans le bassin minier de Wigan. Ce sera, pour l'écrivain, mais aussi pour l'homme qu'est George Orwell, une véritable révélation. En effet, l'expérience humaine qu'il y vit est très intense et très riche. S'il ne prend pas, à proprement parler, la place d'un mineur anglais, il découvre, et nous fait découvrir son quotidien. Toute cette mécanique complexe sur laquelle repose la société postindustrielle britannique. L'ensemble de la filière d'extraction de charbon, ne reçoit pas, d'après l'écrivain, les honneurs et le respect qu'elle mérite. Orwell dévoile l'enfer d'une journée de travail d'un mineur, qui peut durer jusqu'à sept heures et demie en travail effectif, auxquelles il faut ajouter une à trois heures de trajet dans les galeries. Les conditions d'hygiène, celles du logement et de la vie familiale, les salaires, la sécurité, les indemnités d'invalidité... Orwell dresse les différents tableaux représentatifs de la population ouvrière britannique de l'époque. Sa démarche est scientifique; pour appuyer ses propos, il s'aide de statistiques qu'il donne à lire aux lecteurs comme preuve de la bonne foi de sa démarche. Ce souci d'honnêteté est récurrent chez Orwell.

Ici encore, les chiffres ne sont pas bruts et froids, ils sont expliqués, humanisés presque. Le lecteur n'est pas face à un graphique austère; il est face à un témoignage plein d'humanité et d'humilité. L'écriture est sincère, objective et touchante. Ce reportage se révèle pour Orwell un instant essentiel de son engagement politique. Si, avant cette expérience, sa conscience politique demeurait quelque peu floue, le retour de Wigan marque le début de son attachement aux idées socialistes qu'il conservera jusqu'à la fin. Orwell démontre comment "l'image ", ce que nous appelons aujourd'hui "les représentations collectives", stratifie la société. Orwell ne dénonce ni une personne, ni un groupe ou un parti. Il dénonce la dérive consumériste, celle qui inhibe le sentiment révolutionnaire des classes désoeurvrées."Il va de soi que l'essor, dans l'après-guerre, des industries de petits luxes a été une aubaine pour ceux qui nous gouvernent. Il est très probable que les Fish-And-Chips, les bas rayonne, le saumon en boîte, le chocolat à prix sacrifié [...], le cinéma, la radio, le thé corsé et les pronostics de football ont eu au total pour effet de conjurer la menace de révolution.". Mais il dénonce également les préjugés issus de l'éducation, celle "reçue de très bonne heure par l'enfant de la classe moyenne, éducation qui lui apprend, à peu près simultanément, à se laver le cou, à se tenir prêt à donner sa vie pour son pays et à regarder de haut les "basses classes".".


Orwell n'est pas dupe; ces semaines aux cotés des clochards n'ont pas résolu les problèmes de classe, tout au plus cela lui a permis de se défaire de ses préjugés. Après ce constat de gâchis, Orwell donne les raisons pour lesquelles des personnes sensées et conscientes des problèmes sociaux refusent tout engagement qui viserait à améliorer la situation des plus démunis. "Que peut-on attendre du socialisme?" et pourquoi ses principes ne sont-ils pas adoptés?
Le socialisme est la garantie pour chacun d'avoir quelque chose à manger; il est le partage équitable des richesses existantes dans le monde extraites par le travail et les compétences mises en commun de chaque individu. Le socialisme n'est, en fait, que "justice et banal respect de soi". Pour Orwell, le socialisme est La Solution aux problèmes des classes; il est le fruit d'une réflexion posée et dénuée de préjugés, élaborée d'une manière scientifique.
S'interrogeant sur le socialisme, Orwell, pour cerner correctement son sujet, s'est fait un devoir de détailler les objections faites au socialisme. Tout d'abord, le socialisme est le travail quasi exclusif de la classe moyenne qui fournit ce qu'on peut considérer comme le socialiste-type. Or, le représentant de la classe moyenne reste fortement attaché à sa situation, non pas de personne "moyenne", mais de personne possédante, propriétaire de biens, de profession administrative voire intellectuelle. C'est justement ce dernier point dont le rôle est primordial dans la vision du socialisme par la classe moyenne : le travail manuel est dévalorisé, même méprisé; il est ce qu'une personne de la classe moyenne ne souhaitera jamais pour un de ses enfants. De ce fait, la classe moyenne crée une distance de représentation avec la sphère des plus démunis. Orwell illustre ces propos, par la tendance littéraire socialiste, dont le style est pédant et inaccessible à un ouvrier n'ayant pas suivi une longue scolarité. Il se crée une intelligentsia, phénomène totalement contraire aux théories socialistes.

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Cette image que la classe moyenne crée du socialisme ne correspond pas aux intérêts de l'ouvrier. Ce qui implique cette situation paradoxale que l'ouvrier n'est en général pas socialiste, dans le sens où la classe moyenne l'entend. Pour l'ouvrier, le socialisme signifie une augmentation des salaires et une diminution de la présence du patron sur le lieu de travail. Cette représentation insiste sur le côté pragmatique, alors que c'est l'aspect théorique que la classe moyenne met en avant. Le constat d'Orwell est, que les deux représentations sont biaisées. D'un côté certaines personnes se revendiquant socialistes sont conscientes de ce que l'instauration d'un régime socialiste implique, mais ne veulent pas avoir à pactiser avec la classe ouvrière; de l'autre côté les enjeux du socialisme ne sont pas très clairement assimilés; le socialisme doit apporter prospérité et bien être, mais les bouleversements sociaux inhérents à l'instauration d'un régime socialiste ne sont pas perçus à leur juste importance. La "révolution" structurelle du socialisme est donc, soit crainte, soit ignorée. La deuxième raison, qui nuit au développement du socialisme, est directement liée à l'idée de progrès. En effet le socialisme et l'industrialisation (et son corollaire, la mécanisation) sont des notions indissociables. De ce fait, les objections lancées contre l'industrialisation sont également lancées contre le socialisme. Il n'est aujourd'hui plus nécessaire de convaincre les esprits fermés, ou les ascètes religieux, ceux-ci sont définitivement campés sur leur position. C'est aujourd'hui, l'homme contemporain qu'il faut convaincre et à qui il faut supprimer le sentiment instinctif de rejet, où de défiance envers le progrès.

Les marxistes orthodoxes pensent que le socialisme est une chose inéluctable, et que ce système va peu à peu s'imposer face aux dérives du système capitaliste. George Orwell rejette violemment cette pensée en constatant le recul progressif des idées socialistes. Il n'adhère pas non plus à la thèse léniniste, qui voit dans une révolution immédiate la solution ultime pour que le socialisme se fixe. Orwell estime qu'il est nécessaire de modifier la représentation répandue de classe qui réduit l'individu sur les seuls critères de la naissance ou des possessions. Ce récit constitue le grand combat que s'est fixé, très tôt, George Orwell. Il avoue avoir eu, lui aussi, des difficultés à se défaire de cette pensée commune, de dénigrement et de rabaissement de ce qui n'est pas considéré comme du "socialement correct".

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