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   Expérience après expérience, de petit boulot en petit boulot, Orwell développe ses idées, sa conception du monde et de la vie sous l'empire britannique. De 1928, année de son retour de Birmanie à 1936, année de son engagement au POUM, Orwell connait une période sombre. Il survit grâce à des emplois précaires (trimardeur, plongeur...). C'est à cette période qu'il rédige "Et vive l'aspidistra!", inspiré pour cela notamment par quelques mois au service d'une librairie. Le personnage principal de ce roman, Gordon Comstock, est issu d'une famille qui n'est ni pauvre, ni prestigieuse, comme beaucoup de famille anglaise de la basse bourgeoisie, la famille Comstock a connu du temps du grand-père, son heure de gloire. Mais par de mauvais choix de carrière successifs, la famille de Gordon a peu à peu sombré. Peut-être,


 

Gordon saura-t-il restaurer cette gloire fanée, du moins c'est ce qu'espèrent sa mère et sa soeur. Car c'est bien de fenaison qu'il s'agit, à l'image de l'aspidistra, cette plante commune d'appartement, qui malgré une piètre santé, et un mauvais traitement résiste aux désagréments de la vie. Dès le plus jeune âge, Gordon a nourrit l'espoir de ses parents, il obtiendra un "bon emploi", tel était l'objectif de ceux-ci. C'était sans compter, l'accueil qui est fait à un bas-bourgeois dans une école de renom.

Très vite Gordon se retrouve en marge, sa relative pauvreté face à ses camarades, les regards méprisants l'incitent à faire des choix opposés à ce qu'il était attendu de lui. A la fin de ses études, afin d'aider financièrement sa mère, il obtient un "bon emploi, comme il faut". Mais après quelques années, il finit par démissionner afin de se consacrer à sa passion, l'écriture. Là commence une longue chute dans les abîmes de la pauvreté, il obtient un emploi dans une librairie, qui lui permet de vivre avec les livres, de suivre les auteurs et de travailler sur ses propres écrits. Du moins, c'est ce qu'il pensait. Rapidement, il est confronté à la misère, ses poèmes ne sont que très rarement publiés, ses finances tombent au plus bas. Il n'est bientôt plus capable d'écrire, manque d'inspiration, lassitude face à sa condition.

Cette misère s'immisce peu à peu dans sa vie, dans ses relations, dans sa vision du monde. Car Gordon fait parti de ces personnes ayant reçu un enseignement et se retrouvant malgré tout à la rue. Cette réalité semble bien noire, en effet, l'école fait miroiter de multiples perspectives à tout étudiant, elle montre un aspect confortable de la vie, plein de promesses, de grandes perspectives. Par là même, la descente aux enfers du personnage crée par Orwell semble bien plus sinistre : Gordon Comstock est un être qui a côtoyé, frôlé des ses mains l'univers aristocratique, ce monde où l'argent ne manque pas, ce monde dans lequel se développe l'intelligentsia. Cette proximité perdue lui rappelle ainsi au quotidien ce qu'il aurait pu être, ce qu'il n'a pas voulu être mais également ce qu'il lui est désormais interdit d'être.

Voilà pourquoi Gordon Comstock refuse les idées socialistes que lui propose son ami Ravelston, directeur d'une revue qui publie certains de ses poèmes. Ravelston qui défend les idées socialistes, n'en est pas moins un aristocrate enraciné. Pour Gordon, quiconque touche un salaire supérieur à cinq cents livres par an est un ennemi, un produit du capitalisme. Comment ainsi adhérer aux idées de personnes ne vivant pas en conformité avec ces idées? Cette contradiction nourrit le cynisme de Gordon envers tout ce qui attrait à l'argent. Cette vision n'est pas cependant totalement conforme à celle d'Orwell, en effet, le personnage de Gordon dans certains passages du récit ne se borne pas à cette simple constatation, et à travers quelques lignes se dessinent plus nettement la pensée d'Orwell.

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Le pouvoir de l'argent, voilà ce que dénonce Orwell. "Ce n'était pas simplement le manque d'argent. C'était plutôt que, n'ayant pas d'argent, il n’en vivait pas moins constamment par l'esprit dans le monde de l'argent, le monde dans lequel l'argent est vertu, et la pauvreté, crime. Ce n'était pas la pauvreté, mais la déchéance de la pauvreté respectable qui était en cause." Tel est le message d'Orwell, il ne condamne pas l'argent, ni spécialement ce qui en ont, mais le pouvoir de l'argent sur les mentalités, l'image de l'argent et tout particulièrement du manque d'argent. Ce dont souffre Gordon Comstock n'est pas directement dû au manque d'argent, le fait est que ce manque met en marge, qu'il isole, qu'il enferme dans la solitude des personnes déjà démunis de leurs biens.
Ainsi, Gordon Comstock s'engouffre lentement dans les abysses, il perd son emploi à la librairie, se retrouve quelque temps aux crochets de son amis Ravelston puis accepte un emploi dans une librairie miteuse, s'isole dans un appartement minable. E.A.Poe écrivait dans une nouvelle intitulée les démons de la perversité : "il n'y a pas dans la nature de passion plus diaboliquement impatiente que celle d'un homme qui, frissonnant sur l'arête d'un précipice, rêve de s'y jeter.." L'homme dissimule en lui de vives passions autodestructrices plus ou moins refoulées. Cet instinct n'est pas propre à l'artiste, mais c'est chez celui-ci que son emprise est la plus virulente, cet attrait de l'abîme, cette volonté de se fondre, de se rendre presque invisible, Gordon le vit littéralement par l'isolement et dans la conviction d'être en accord avec ses idées. Sous couvert du dégoût de l'argent, Gordon se retire inexorablement dans l'anachorétisme, triste solitude au relent de mort.


Une fois encore Orwell attaque cette pensée unique, refuse de cloisonner dans l'oubli un être qui a osé prendre des décisions, qui a osé prendre le risque de livrer ses idées au travers de sa passion d'écrire. L'homme n'est pas un produit, l'homme se produit, rien ne le prédestine à une tâche si ce n'est sa lâcheté à ne pas prendre de décision, et son attentisme face aux événements qui l'assaillent quotidiennement. C'est le courage qui fait les hommes, ce sont leurs décisions qui font d'eux ce qu'ils sont. Mais Gordon va bientôt devoir faire face à un imprévu, Rosemary, "sa chère amie", lui apprend qu'elle attend un enfant de lui, Gordon se retrouve de nouveau confronté à ses démons.

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